LIVRE III — DOCTRINE ET PROTOCOLES
Compilation opérationnelle extraite des archives du BIE. Version R9-Obscura.
Origine de la Directive Zéro
Née du silence et renforcée par les erreurs, la Directive Zéro ne se discute pas. Elle s’impose. Sa première mention date de l’Incident de Vell-9, lorsqu’une mission d’observation provoqua, en trois cycles standards, l’implosion mémorielle d’une civilisation pré-stellaire. Les survivants rédigèrent des textes à partir d’enregistrements de casques BIE perdus. Ces textes fondèrent une religion. Trois siècles plus tard, les descendants de cette religion construisirent un relais local. Le contact était déjà trop tardif pour être corrigé. Le BIE choisit l’effacement.
Depuis, la Directive Zéro est le socle. Invisible, mais gravée dans chaque transfert d’ordre. Elle affirme :
« Aucun monde ne doit savoir. Aucun signal ne doit rester. Aucune trace ne doit survivre. »
Ce n’est pas un commandement. C’est une nécessité.
Empreinte
L’empreinte est la mesure de l’impact. Non pas ce qui est visible, mais ce qui est reconnaissable. Elle peut être technologique (débris, interactivité anormale, bruit gravitationnel), biologique (contamination croisée, mutation contextuelle, mimétisme), culturelle (motif symbolique, langage exogène, rumeur).
L’empreinte n’est jamais nulle. Le travail du BIE est de la maintenir sous le seuil critique, variable selon l’ISO du monde concerné. Une empreinte trop forte oblige à l’intervention. Un agent peut être sacrifié si sa récupération augmente le risque d’empreinte.
Un opérateur expérimenté efface toujours plus qu’il n’observe.
Classification CONTAM
Lorsque l’empreinte franchit le seuil, la sphère est marquée CONTAM. Ce statut ne définit pas une contamination biologique ou chimique, mais une instabilité mémorielle ou socioculturelle d’origine exogène.
Une sphère CONTAM doit être contenue. Le transit est gelé. Les activations de relais sont verrouillées ou effacées. Tout échange est redirigé via des hubs leurres. Dans certains cas, le BIE met en place un brouillage symbolique, altérant les récits internes de la civilisation impactée pour réduire la mémoire de l’incident.
Il existe des sphères CONTAM depuis plus de cent cycles. Elles sont tenues hors de toutes les cartographies accessibles.
Classification NOIR
La mention NOIR n’est pas une classification standard. Elle ne figure pas dans les bases de données ouvertes au personnel d’encadrement. Elle désigne une situation de rupture. Non pas un échec, mais une anomalie : quelque chose qui résiste aux protocoles standards, une structure qui observe, une trace qui revient, un monde qui répète l’impact sans qu’on puisse en identifier la source.
Les missions NOIR sont réservées à des équipes très restreintes. Le rapport de sortie est facultatif.
Certains agents considèrent que le NOIR n’est pas un état, mais un effet secondaire du contact avec les Reliques ou avec ce que certains nomment les Fragments d’Architecture.
Le Directoire ne commente jamais les opérations NOIR.
Procédures d’Effacement
Lorsqu’une intervention a laissé une empreinte mesurable, le BIE peut engager une procédure d’effacement. Celle-ci ne signifie pas extermination, mais éradication de la trace exogène. Elle peut prendre plusieurs formes : dérégulation locale, transformation des récits, réorientation rituelle, réinsertion d’artefacts modifiés pour diluer la perception du contact.
Dans les cas extrêmes, le BIE procède à un verrouillage de relais par brouillage axionique ou détournement gravitationnel. Il arrive aussi que l’effacement passe par l’intégration temporaire de mythes conciliaires déformés.
Le BIE ne nie pas. Il transforme le vrai en fiction. Et parfois, la fiction en tabou.
Carnet de terrain — Agent Miral-7, Verriane, Cycle 1089
Elle s’appelait Essra. Soixante ans, des mains comme de l’écorce.
Mission GRIS qui avait mal tourné. Côte cassée, du sang plein la bouche. Elle m’a trouvé dans son champ et traîné chez elle. Recousu avec du fil de lin et une aiguille de forgeron. Elle chantonnait pendant que je serrais les dents.
Trois semaines sur sa paillasse. Elle dormait par terre. Elle voyait bien que mes vêtements n’étaient pas d’ici. Elle s’en foutait.
Le dernier jour, elle m’a donné une pomme. La seule de l’automne. « Pour la route. »
J’ai sorti la dague.
Le contact dure trois secondes. La chaleur de la peau, puis un froid qui monte. Les yeux se troublent, se vident, reviennent. Différents.
« Vous êtes qui ? »
« Personne. Je passais. »
Elle a hoché la tête. La porte s’est fermée.
J’ai mangé la pomme sur le chemin du relais. Elle avait un goût de cendre.
Statuts d’Agents et Niveaux d’Engagement
Le BIE ne fonctionne pas selon une hiérarchie militaire classique. L’autorité ne vient ni du grade, ni de la durée de service, mais de la mémoire. Un agent n’est promu que lorsqu’il a effacé plus qu’il n’a révélé.
Les statuts ne sont jamais affichés. Ils se devinent, dans le silence qu’un nom provoque en salle de liaison, dans le droit d’accès à certaines archives, ou dans la rareté des missions confiées.
Trois niveaux d’engagement sont recensés dans les archives accessibles :
-
Observation : collecte passive, sous couverture ou à distance. Aucun contact autorisé.
-
Intervention : effacement localisé, avec extraction ou manipulation contextuelle.
-
Disjonction : rupture de relais, altération directe de structures sociales, voire mise en quarantaine du monde cible.
Les missions disjointes sont rares, mais jamais oubliées.
Déviance Interne et Retour
Il existe des cas. Des agents qui restent trop longtemps sur le terrain. Qui oublient. Qui s’attachent. Le BIE ne les juge pas. Il les classe.
Certains sont rappelés. D’autres deviennent des Inactifs Conditionnels : assignés à des tâches internes, sans accès au Réseau. Quelques-uns disparaissent volontairement dans des sphères qu’ils refusent d’abandonner.
Dans les archives les plus restreintes, un mot revient : retournement. Ce n’est pas une trahison. C’est un glissement. Un changement de logique. Le BIE, face à ce phénomène, applique une politique de transparence absolue : rien n’est dit, mais tout est surveillé.
Il est plus difficile de désactiver un agent que de neutraliser une sphère.
Vérité Doctrinale
La Directive Zéro ne protège pas les mondes. Elle protège le Récit.
Ce n’est pas une morale. Ce n’est pas une loi naturelle. C’est une stratégie. Tant que les mondes ignorent, ils peuvent se développer selon leurs propres tensions. Le progrès est lent, mais pur. L’intervention, elle, impose un chemin. Et le chemin impose une fin.
Le BIE n’empêche pas l’évolution. Il empêche le miroir. La Directive Zéro n’est pas l’absence d’empreinte, mais la négation de sa reconnaissance.
Tant que nul ne sait qu’il est observé, il reste maître de son histoire.