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LIVRE I — HISTOIRE

Extrait du Codex Historica. Circulaire restreinte. Usage strictement conciliaire.


Sur les Origines Fragmentées

Dans les premiers âges, l’Humanité était fragment. Dispersée aux confins de la spirale, ignorante de son propre dédoublement, elle évoluait en silos, chaque monde s’imaginant unique, chaque ciel contenant son absolu. On retrouvait, parfois, des similitudes troublantes : des gènes identiques sur deux planètes distantes de six années-lumière ; des structures sociales convergentes ; des ruines anciennes érigées selon des lois gravitationnelles identiques. Mais aucun de ces indices ne suffisait à briser l’illusion de l’isolement.

Le temps pré-Éveil reste une époque floue, faite de silences, de débris de récits, de fragments de codex effacés par les flux solaires. À travers les strates, cependant, les archivistes conciliaires ont décelé une constante : la mémoire d’une chute. Une disparition, ou un oubli imposé. Il y aurait eu un point d’origine, une Terre ou son équivalent, mais le lieu - comme le nom - a été délibérément effacé. Il ne reste que des résonances. Et ce que l’on nomme aujourd’hui “les Reliques” - objets impossibles, technologies muettes, catalyseurs d’effondrement - semble précéder l’Humanité elle-même.


De la Découverte du Réseau

Puis vint l’Éveil.

Nul ne sait vraiment quel fut le premier contact. Une détection d’ondes modifiées ? Un signal perdu dans le bruit de fond des étoiles ? Ou un vaisseau, égaré par accident, traversant les couches faibles de l’espace ? L’Éveil n’eut pas lieu en un jour. Il fut une cascade de malentendus, de rencontres inégalitaires, de transmissions altérées par des siècles d’évolutions dissociées.

C’est à cette époque qu’on redécouvrit le Réseau.

Le Réseau de Relais n’avait pas été construit par l’homme. Il était là depuis longtemps, enfoui sous des couches tectoniques, masqué dans les orbites mortes, activable uniquement par une conscience focalisée. Le transit n’obéissait à aucune logique gravitationnelle connue. Il ne répondait qu’à l’intention. Certains franchissaient les seuils et revenaient. D’autres se dématérialisaient sans trace. Des dizaines de mondes furent atteints, certains pacifiques, d’autres déjà ravagés par leurs propres éveils internes. Le choc culturel fut total.


L’Effondrement Culturel

L’Humanité, pour la première fois, se reconnut multiple. Et cette reconnaissance faillit la détruire.

Ce que l’on appelle aujourd’hui “les Guerres Douces” ravagèrent les frontières invisibles de la conscience humaine. Ce n’étaient pas des conflits d’armées, mais d’idées, de dogmes, de signes. Des civilisations entières basculèrent dans la régression ou l’idolâtrie. Là où un agent scientifique voyait une observation neutre, le monde observé voyait un miracle. Les contacts laissèrent des traces. Des mythes naquirent. Des empires se formèrent autour de bribes de technologie.



Fragment attribué à un fondateur — Archives Conciliaires, strate 0

On nous demande souvent pourquoi.

Pourquoi le secret. Pourquoi l’effacement. Pourquoi ce poids immense que nous portons, génération après génération, pour que d’autres puissent vivre dans l’ignorance.

Je vais vous raconter.

La première sphère que nous avons contactée s’appelait — mais son nom n’a plus d’importance. C’était un monde jeune. Des cités de pierre blanche, des philosophes qui regardaient les étoiles, des enfants qui jouaient dans des fontaines.

Nous sommes descendus en amis. Nous avons partagé. Le feu qui ne brûle pas, les images qui parlent, les machines qui pensent. Nous pensions offrir des cadeaux.

En trois générations, leurs philosophes étaient morts. Leurs dieux étaient morts. Leurs enfants ne jouaient plus. Ils nous regardaient, attendant que nous leur disions quoi penser, quoi croire, quoi espérer.

Nous avions voulu les élever. Nous les avions détruits.

Quand nous sommes partis, ils se sont entretués pour les restes de nos cadeaux. Les cités blanches ont brûlé.

C’est pour cela que le Bureau existe. Pas par cruauté. Par mémoire.

Nous savons ce que coûte la vérité mal donnée.


Naissance de la Doctrine

Face à la contamination, il fallut une doctrine.

Elle fut brutale. Elle fut logique. Elle fut nécessaire.

La Doctrine d’Isolement ne naquit pas dans une chambre de conseil. Elle fut arrachée au vide par ceux qui avaient vu, de leurs propres yeux, des civilisations entières s’éteindre après un seul contact. Elle dictait que nul monde n’ayant accédé par lui-même au Réseau ne devait être approché. Que toute trace d’intervention devait être effacée. Que l’isolement était le seul remède à l’effondrement.

Le Bureau d’Isolement Exoculturel fut fondé sur ce principe.


Le Schisme

Mais une doctrine n’a de valeur que face à ceux qui la refusent. Et il y eut refus.

Les Consortiums émergents, nés dans les zones commerciales les plus instables, virent dans les mondes isolés une manne infinie. Les Églises stellaires, issues des réminiscences de cultes locaux ou d’expériences psychosynchroniques, considérèrent ces planètes comme des champs missionnaires. D’autres, enfin, refusèrent l’Isolement par principe, par rage, ou par peur du silence.

Le Schisme ne fut pas une guerre. Ce fut une fissure. Un lent déchirement du tissu commun.

Certains relais furent sabotés, d’autres reprogrammés. Des agents disparurent. Des sphères entières cessèrent d’émettre. Ce fut dans ce chaos que naquit le Concile : fragile, contesté, mais nécessaire. Il ne détient ni armée, ni dogme universel. Il maintient l’équilibre, tant que faire se peut. Sa seule arme est la mémoire. Sa seule doctrine : que chaque trace soit pesée.