Première Mission
L'agent KS-27, fraîchement sorti du Noyau d'entraînement, est envoyé sur la sphère Solvenne pour une vérification de routine. Ce qu'il y trouve changera tout ce qu'il croyait savoir sur la doctrine.
« Aucun monde ne doit savoir. Aucun signal ne doit rester. Aucune trace ne doit survivre. » Directive Zéro, socle doctrinal du Bureau d’Isolement Exoculturel
I. Le Seuil
La langue arriva par vagues, comme une marée dans un crâne trop étroit.
KS-27 sentit d’abord les consonnes. Elles se posaient sur sa langue avec la rugosité du grès, lourdes de diphtongues qu’aucune bouche conciliaire n’avait jamais formées. Puis les voyelles suivirent, ouvertes, presque chantantes, et avec elles un flot de significations qui n’étaient pas les siennes : des mots pour désigner la neige selon sa texture, le pain selon son âge, la mort selon l’heure du jour où elle survient.
L’induction neurale faisait son œuvre. Le casque d’apprentissage pesait sur ses tempes comme une couronne de plomb, et dans l’obscurité du caisson de transit, les yeux fermés, le souffle court, KS-27 voyait défiler des grammaires entières, des tournures de phrase, des expressions idiomatiques qu’il saurait employer sans les avoir jamais entendues. La langue de Solvenne s’installait en lui comme un locataire indésirable, bousculant les meubles de sa pensée, ouvrant des portes qu’il n’avait pas construites.
Ce n’est pas ma voix, pensa-t-il lorsqu’il essaya de murmurer un premier mot. Ce n’est la voix de personne.
Le vaisseau de transit, un module léger de classe Teren, glissait dans le corridor gravitationnel avec la régularité d’un métronome. Sa coque, un alliage adaptatif de trois mètres d’épaisseur, absorbait les variations de pression sans un frémissement. À l’intérieur, tout était conçu pour l’oubli du corps : température constante, lumière diffuse sans source visible, un bourdonnement grave et continu qui remplaçait le silence par une présence neutre, comme si le vaisseau lui-même respirait pour ses occupants. Le voyage depuis le relais de secteur avait duré onze jours standards, dont huit en transit profond et trois en approche subluminique. KS-27 avait passé la majeure partie de ce temps dans le caisson, alternant entre l’induction linguistique et un sommeil sans rêve, chimiquement induit, que le Bureau prescrivait pour les premières missions.
Première mission.
Ces deux mots avaient un goût de métal. Il les avait tournés et retournés dans sa tête depuis l’assignation, les polissant comme un galet nerveux. Première mission. Premier contact avec une sphère ISO. Premier test de la doctrine hors des simulations stériles du Noyau d’entraînement.
Il retira le casque et cligna des yeux. Dans le reflet terni du panneau de contrôle, il aperçut son propre visage : anguleux, jeune encore, la mâchoire serrée par l’habitude, les cheveux bruns coupés courts selon le règlement. Des yeux sombres, trop attentifs, qui ne savaient pas encore se poser sur les choses sans les disséquer. Un visage que le Bureau avait sculpté par la discipline, l’entraînement et le manque de sommeil, mais qui gardait, dans la courbure des lèvres, dans l’ombre sous les pommettes, quelque chose d’inachevé. Le visage d’un homme qui n’avait pas encore décidé qui il serait.
La cabine de transit était étroite, fonctionnelle, dépourvue de tout ornement. Deux couchettes, deux caissons, un panneau de contrôle. Rien qui ne soit strictement nécessaire. Le Bureau ne gaspillait pas ; il distillait.
Sur la couchette d’en face, MG-11 dormait.
Il dormait comme dorment les agents confirmés, sur le dos, les mains croisées sur le ventre, le visage aussi fermé dans le sommeil qu’à l’état de veille. On aurait dit un gisant de cathédrale. Pas un muscle ne bougeait. Sa respiration était si lente, si régulière, qu’on aurait pu croire qu’il l’avait réglée sur un chronomètre interne. Un homme qui ne perdait pas une calorie de plus que nécessaire, même en dormant.
MG-11 était un homme d’une cinquantaine de cycles, peut-être davantage. On ne demandait pas l’âge au Bureau, pas plus qu’on ne demandait le nom. Ses cheveux grisonnaient aux tempes, et une cicatrice fine barrait sa mâchoire gauche, souvenir d’une mission dont il n’avait jamais parlé. Ses yeux, quand il daignait les ouvrir, avaient cette qualité particulière des agents confirmés : une profondeur sans fond, comme un puits dans lequel quelqu’un aurait jeté toutes les choses qu’il avait été contraint d’oublier.
Comme s’il avait senti le regard de KS-27, MG-11 ouvrit les yeux. D’un coup. Sans transition, sans clignement, sans l’ombre d’un tâtonnement. Le sommeil puis la vigilance, comme on actionne un interrupteur.
« Tu n’as pas fini l’induction ? »
Sa voix avait la texture d’un cuir usé : souple, patinée, légèrement rauque. Mais le ton était celui d’un rapport d’évaluation, pas d’une conversation.
« J’ai terminé, répondit KS-27. La syntaxe locale est acquise. Vocabulaire de base et spécialisé. Registres formels et familiers. »
MG-11 se redressa sur sa couchette avec la même économie mécanique, posa les pieds au sol, et le regarda. Pas avec curiosité. Avec la précision d’un calibrage.
« La syntaxe. Le vocabulaire. Les registres. Et tu penses que ça suffit. »
Ce n’était pas une question. C’était un constat.
KS-27 ne répondit pas.
« L’induction te donne les outils. Le terrain te donnera le contexte. Retiens ceci, parce que je ne le répéterai pas : quand tu parles en solvenais et que tu dis solh pour leur soleil, tu ne prononces pas un phonème. Tu invoques un millénaire de croyances. Si ton inflexion est fausse, si ton regard ne suit pas, un local te repérera en trois mots. Et si un local te repère, la mission est compromise. »
Il se leva, se dirigea vers le panneau de contrôle. Ses gestes avaient cette économie fluide des corps entraînés, chaque mouvement calibré, rien de superflu.
« Approche orbitale dans six heures, annonça-t-il en consultant les données. Solvenne, Tier 3, classée Mécanique. ISO médiéval confirmé par les derniers relevés. Dernière visite du Bureau il y a cinquante cycles standards. Rapport de l’époque : développement nominal, aucune anomalie, aucune empreinte détectée. »
Il se tourna vers KS-27.
« Mission de vérification de routine. On descend, on observe, on évalue, on remonte. Pas de contact prolongé, pas d’intervention. Observation pure. »
Observation pure. KS-27 hocha la tête. C’est ce qu’on lui avait dit. C’est ce qu’il avait répété dans les simulations, cent fois, mille fois, jusqu’à ce que les mots perdent leur sens pour ne garder que leur fonction : un cadre, un protocole, une armature contre le chaos du réel.
MG-11 parcourait les données de descente, vérifiant les paramètres de trajectoire et de camouflage avec la minutie implacable d’un homme pour qui le protocole n’est pas un guide mais un réflexe. Il ne jetait plus un regard vers KS-27. Le briefing était terminé. L’espace entre eux se referma comme un sas.
Six heures plus tard, la navette de descente perça l’atmosphère de Solvenne dans un angle oblique, à basse vélocité thermique, les boucliers de discrétion absorbant l’essentiel de la friction. Vue de l’intérieur, à travers la vitre polarisée, la planète était un brasier silencieux : des traînées d’ocre et de pourpre qui se fondaient en un bleu profond à mesure que l’altitude chutait. Des nuages, vrais nuages d’eau, se déchiraient sur les flancs de montagnes surgies comme des crocs.
KS-27 regardait. Il ne pouvait pas s’en empêcher.
« C’est beau », murmura-t-il. Les mots lui avaient échappé avant qu’il ait pu les retenir, arrachés par la lumière dorée qui enflammait l’horizon de Solvenne comme une fournaise de cuivre.
MG-11 ne tourna pas la tête. Mais sa voix claqua comme un coup de règle sur un pupitre.
« Ce mot n’existe pas dans le lexique opérationnel. La beauté est une réponse émotionnelle, pas une donnée. Si tu veux te rendre utile, lis-moi les densités atmosphériques du quadrant sud. »
KS-27 sentit la chaleur lui monter aux joues. Il se détourna de la vitre et obéit. Les chiffres défilèrent dans sa bouche, neutres, fonctionnels, dépourvus de toute couleur. Et il sut, avec la précision d’un aiguillon enfoncé dans la chair, que cette pensée, c’est beau, avait été une faute. La beauté n’avait pas sa place dans un protocole d’observation. La beauté était le premier pas vers l’attachement, et l’attachement le premier pas vers la contamination. On le lui avait enseigné dès la Rupture : ne rien aimer de ce que l’on observe, sous peine de devenir incapable de l’effacer.
MG-11, lui, ne regardait pas le paysage. Il pilotait avec une concentration détachée, consultant les relevés topographiques à la recherche d’une zone d’atterrissage conforme : pas de traces humaines dans un rayon de trente kilomètres, couvert forestier dense, relief accidenté pour dissimuler la navette.
« Là, dit-il en désignant un point sur la carte altimétrique. Vallée encaissée, versant nord. Forêt primaire. Le village le plus proche est à deux jours de marche. »
La navette se posa sans bruit, ses patins amortisseurs s’enfonçant de quelques centimètres dans un humus noir et spongieux. La canopée se referma au-dessus d’eux comme une paupière, et la coque, obéissant à ses algorithmes de camouflage, prit en quelques secondes la teinte exacte de l’écorce environnante : un brun profond veiné de mousse, qui la rendait indistinguable d’un rocher couvert de lichen.
MG-11 coupa les systèmes un par un, dans l’ordre prescrit : propulsion, stabilisation, communication passive, et enfin le recycleur d’air, dont le dernier soupir mécanique mourut comme un murmure. Le silence de Solvenne les envahit.
Ce n’était pas un silence vide. C’était un silence plein, saturé de vie : le bruissement des feuillages dans une brise tiède qui portait l’odeur de la sève, le chant d’oiseaux inconnus dont les trilles cascadaient d’une cime à l’autre comme des éclats de verre musical, le craquement lent des troncs sous leur propre poids, le grondement sourd et lointain d’un cours d’eau invisible. L’air qui s’engouffra par le sas ouvert sentait la résine, la terre humide après la pluie, le parfum sucré de fleurs qu’aucun botaniste conciliaire n’avait jamais cataloguées, et quelque chose d’autre, une odeur végétale profonde, ancienne, qui évoquait des forêts d’avant les forêts, des temps où le bois poussait sans que personne ne soit là pour le nommer.
KS-27 posa le pied sur le sol de Solvenne et sentit le monde monter en lui par les semelles.
Je suis là, pensa-t-il. C’est réel.
MG-11 était déjà dehors. Il ne s’accroupit pas pour toucher la mousse, ne ferma pas les yeux pour écouter la terre. Il balaya le périmètre du regard, vérifia les angles morts, jaugea la densité du couvert. Un professionnel qui inspecte un théâtre d’opérations, rien de plus.
« Check capteurs. Check couverture. Désormais, pas un mot au-dessus du murmure avant que je ne donne le feu vert. En route. »
II. Terre étrangère
Ils marchèrent deux jours.
MG-11 imposait un rythme soutenu mais régulier, adapté au terrain. Il avançait à travers la forêt avec l’aisance d’un homme qui a foulé cent mondes et reconnaît dans chacun d’eux une grammaire commune : la pente, l’eau, la lumière, les passages que les animaux tracent et que les hommes empruntent sans le savoir. Il ne parlait presque pas. Quand il parlait, c’étaient des ordres brefs : par là, halte, reprend. Le silence entre ses mots était aussi dense que la forêt qui les entourait.
KS-27 suivait. Ses bottes de facture locale, enfilées dans la navette avant le départ, lui blessaient les talons. Le tissu rêche de la tunique irritait sa peau habituée aux polymères adaptatifs du Noyau. Chaque détail physique lui rappelait qu’il n’était pas chez lui ; que ce corps, ce vêtement, cette langue qu’il portait comme un masque, tout cela n’était qu’un déguisement jeté sur le vide de son identité d’agent.
Car KS-27 n’avait pas de nom.
Il avait eu un nom, autrefois, avant la Rupture. Mais la Rupture l’avait pris, comme elle prenait tout : la famille, les souvenirs d’enfance, le visage de la mère, l’odeur du foyer. On ne détruisait pas ces choses ; on les rendait floues, imprécises, comme des photographies laissées trop longtemps au soleil. KS-27 savait qu’il avait eu un nom. Il ne savait plus lequel. Et la doctrine enseignait que c’était mieux ainsi : un agent sans nom est un agent sans ancre, libre de devenir quiconque le protocole exige.
Libre, pensa-t-il en trébuchant sur une racine. Libre comme un mot sans langue.
Le deuxième jour, la forêt s’éclaircit. Les arbres, des conifères géants dont les troncs montaient droit comme des colonnes, laissèrent place à des bosquets plus aérés, des clairières tapissées d’herbes hautes, puis des champs. Des champs cultivés. Des sillons réguliers dans la terre sombre, bordés de murets de pierre sèche. Des traces d’homme.
KS-27 s’arrêta. La transition entre le sauvage et le cultivé avait une netteté presque chirurgicale, comme si quelqu’un avait tracé une ligne et dit : ici commence la civilisation.
« Premier périmètre anthropique, nota MG-11. Cultures de céréales, rotation apparente bisannuelle. Murets de type pastoral. Niveau technique cohérent avec un Tier 3 avancé. »
Il parlait comme un rapport. Ses yeux balayaient le paysage avec la même acuité qu’un scanner, sans y accorder rien de plus qu’une collecte de données.
Ils poursuivirent. Un chemin de terre apparut, puis un autre, puis un croisement marqué d’une borne en granit sur laquelle était gravé un symbole : un cercle traversé d’un trait vertical. Le signe ne correspondait à aucune classification connue dans les archives du Bureau.
« On note », dit MG-11.
KS-27 activa discrètement le capteur intégré à sa ceinture, un dispositif de la taille d’un bouton qui enregistrait en continu les données visuelles, sonores et spectrométriques. Indétectable à ce niveau d’ISO.
Le premier village apparut au détour d’une colline : une grappe de maisons basses aux toits de chaume, serrées autour d’un puits central. Des poules picoraient dans la boue. Un chien leva la tête à leur approche, les observa, jugea qu’ils ne méritaient pas un aboiement, et reposa le museau sur ses pattes.
Des enfants jouaient près du puits. L’un d’eux, une fillette aux tresses blondes, leva les yeux et cria quelque chose que KS-27 comprit immédiatement grâce à l’induction : « Des voyageurs ! Des voyageurs de la route haute ! »
MG-11 ne sourit pas. Il ajusta le col de sa cape d’un geste mesuré et prit la démarche légèrement fatiguée d’un marchand au long cours. La transformation était impeccable : chaque muscle de son visage reconfigura l’expression professionnelle en une fatigue bienveillante, sans qu’un seul de ses yeux ne perde la vigilance qui les habitait.
« Laisse-moi parler, murmura-t-il. Suis mon registre. Ne t’écarte pas du personnage. »
Il s’avança vers les enfants et lança en langue solvenaise, d’une voix chaleureuse et parfaitement calibrée :
« La paix sur votre seuil, jeunes gens. Nous venons des vallées du sud et cherchons un gîte pour la nuit. Y a-t-il une auberge dans votre village ? »
La fillette le dévisagea avec cette franchise brutale des enfants qui n’ont pas encore appris la méfiance.
« Y’a la maison de Bréga, dit-elle. Elle prend les voyageurs. Mais faut payer. Deux deniers la nuit, avec la soupe. »
MG-11 fouilla dans sa bourse, préparée à bord, remplie de monnaie locale reproduite à l’identique par le synthétiseur du vaisseau, et en tira une pièce de cuivre.
« Conduis-nous, et celle-ci est pour toi. »
La fillette attrapa la pièce avec la vivacité d’un rapace et détala vers le cœur du village, les deux agents sur ses talons.
Deux deniers la nuit, avec la soupe, se répéta KS-27. Et il fut frappé, soudain, par l’immensité de la distance entre ce monde et le sien. Deux deniers. Soupe. Chaume. Des enfants qui courent pieds nus dans la boue. Et lui, dans sa ceinture, un capteur qui valait plus que ce village entier ne produirait en un siècle.
La distance n’était pas géographique. Elle était ontologique. Et la doctrine affirmait que cette distance devait rester intacte, invisible, absolue.
Pour leur bien, pensa KS-27. Puis, plus bas, si bas que la pensée ressemblait à un murmure : Mais est-ce vrai ?
III. La rumeur
La maison de Bréga sentait le bois fumé et le suif. C’était un bâtiment trapu, aux murs épais, dont la salle commune servait à la fois de cuisine, de réfectoire et de dortoir pour les voyageurs de passage. Une cheminée massive occupait le mur du fond, et au-dessus du manteau, sculpté dans la pierre, le même symbole que sur la borne du carrefour : un cercle traversé d’un trait vertical.
KS-27 nota le détail. Un symbole récurrent dans l’espace public d’une civilisation Tier 3 méritait attention.
Bréga elle-même était une femme large, au visage buriné par le vent et le travail, dont les mains puissantes maniaient la louche avec l’autorité d’un sceptre. Elle les installa sans cérémonie à une table de chêne noirci par les ans, posa devant eux deux écuelles de soupe épaisse (légumes racines, orge, quelques filaments de viande séchée), un quignon de pain dense, et une cruche de bière ambrée.
« Vous venez d’où, au juste ? » demanda-t-elle en les servant.
MG-11 déroula leur couverture avec la fluidité d’un acteur rompu aux planches : marchands de tissu, en route vers les foires de l’est, égarés par un éboulement sur le col de Haute-Brèche. Bréga hocha la tête, à moitié convaincue, à moitié indifférente. Les voyageurs passaient. Leurs histoires aussi.
D’autres convives partageaient la salle : un charretier au nez rouge, un couple de pèlerins vêtus de gris, un vieil homme qui marmonnait dans sa barbe devant un gobelet vide. Le charretier, encouragé par la bière, s’avéra être le plus bavard.
« Si c’est vers l’est que vous allez, dit-il en s’essuyant la bouche du revers de la manche, faudra passer par Torven. Tout passe par Torven, maintenant. Depuis qu’Il est là. »
Le pronom portait une majuscule audible.
KS-27 haussa un sourcil, jouant l’ignorance. « Il ? »
Le charretier le dévisagea comme s’il venait de demander ce qu’était le soleil.
« Aldren. Aldren le Lumineux. Vous ne savez pas ? D’où est-ce que vous venez, pour ne pas savoir ? »
MG-11 intervint avec un sourire désarmant. « Nous sommes des gens de vallées profondes. Les nouvelles arrivent lentement chez nous. Racontez-nous. »
Le charretier ne se fit pas prier. Les histoires avaient un pouvoir universel, sur toutes les sphères, dans tous les tiers : celui qui détient le récit détient l’attention, et l’attention est la seule monnaie qui ne se dévalue jamais.
« C’était il y a vingt ans, peut-être un peu plus. Le temps d’avant, c’était le chaos. Les seigneurs se battaient. Les récoltes pourrissaient. La peste de Morven avait pris un enfant sur trois dans les basses terres. »
Il but une gorgée, s’essuya de nouveau la bouche, continua.
« Et puis Il est venu. Personne ne sait d’où. De l’est des montagnes, certains disent. Des étoiles, disent d’autres. Il est arrivé à Torven, qui n’était alors qu’un bourg de rien du tout, et il a fait la Lumière. »
« La Lumière ? » KS-27 contrôla sa voix avec soin.
« La Lumière. Pas du feu, pas des chandelles. Une lumière qui n’avait pas de flamme. Une lumière qui venait de ses mains, de ses yeux, de l’air même autour de lui. Il a posé les mains sur les malades et les malades ont guéri. Il a parlé aux seigneurs et les seigneurs se sont agenouillés. Il a touché les champs et les champs ont donné trois fois. »
Le charretier se pencha en avant, baissant la voix.
« Et avec Lui, toujours, l’Ombre. Vask. Vask le Sombre. Celui qu’on ne regarde pas en face. On dit qu’il peut voir dans votre tête. On dit qu’il peut prendre vos pensées et les remplacer par d’autres. On dit que ceux qui ont voulu s’opposer à Aldren, il leur a fait oublier jusqu’à leur propre nom. »
Faire oublier jusqu’à leur propre nom.
KS-27 sentit un froid lui parcourir l’échine. Une dague mnésique. C’était la description exacte, presque clinique, d’une dague mnésique employée sur des sujets non calibrés. L’effacement ponctuel, le contact cutané, la confusion qui suit, la perte de repères identitaires.
Il croisa le regard de MG-11. L’agent senior mangeait sa soupe avec une lenteur méticuleuse, le visage impénétrable. Aucune émotion. Aucun éclat dans les yeux. Juste l’expression patiente d’un homme qui enregistre des données et n’en tire aucune conclusion prématurée.
« Et maintenant ? demanda MG-11. Comment va Torven ? »
Le charretier sourit. Un vrai sourire, un sourire de croyant.
« Torven est la plus belle cité de Solvenne. Les routes sont sûres. Les greniers sont pleins. Les enfants ne meurent plus de la peste. Il y a de l’eau propre, des fontaines dans chaque quartier, des lampes qui brûlent sans huile. Aldren a fait de nous un peuple. Avant Lui, nous n’étions que des clans. »
Les pèlerins en gris murmurèrent une approbation fervente. Le vieil homme marmonna quelque chose d’inintelligible dans sa barbe.
Bréga, qui écoutait depuis le comptoir, ajouta d’une voix neutre : « Il a aussi fait taire ceux qui n’étaient pas d’accord. Mais ça, on n’en parle pas. »
Un silence tomba sur la salle. Le charretier détourna les yeux. Les pèlerins se signèrent, un geste nouveau, nota KS-27 ; le symbole qu’ils traçaient sur leur poitrine reproduisait le cercle au trait vertical.
MG-11 rompit le silence avec une aisance magistrale, lançant une question anodine sur les routes commerciales, et la conversation reprit son cours ordinaire, charriant des banalités comme un fleuve charrie ses galets.
Plus tard, dans l’obscurité du dortoir, couchés sur des paillasses de foin, KS-27 chuchota :
« Contamination technologique confirmée. Deux sources humaines, probablement ex-BIE ou ex-conciliaires, opérant depuis au moins vingt-deux cycles. Utilisation de lumière artificielle, de médecine avancée, et de ce qui ressemble fortement à une dague mnésique modifiée. L’empreinte culturelle est massive. Je recommande un signalement immédiat et une demande de renforts pour protocole de disjonction. »
MG-11 resta silencieux un long moment.
« Pas encore, dit-il enfin. »
« Comment ça, pas encore ? L’empreinte est… »
« Des rumeurs d’auberge. Des récits de charretier. La doctrine exige une évaluation directe avant tout signalement. Article 7, alinéa 3. Tu le sais. »
La voix était froide, tranchante. Pas l’ombre d’un doute, pas la moindre hésitation.
« Je sais ce que j’ai entendu. Une dague mnésique, MG-11. Sur des civils. Sur un monde ISO 3. »
« Tu as entendu un récit qui ressemble à l’usage d’une dague mnésique. Les récits locaux sont par nature déformés, amplifiés, mythifiés. Le Bureau ne réagit pas aux mythes ; il les démonte sur le terrain. On observe, on confirme. Ensuite, et seulement ensuite, on signale. »
KS-27 voulut protester, mais MG-11 avait raison. La doctrine était claire : pas de signalement sans observation directe.
« On continue vers Torven, conclut MG-11. On voit de nos propres yeux. On mesure. On documente. Ensuite, on décide. »
Sa voix avait quelque chose de définitif. L’assurance de celui qui a appliqué le protocole assez longtemps pour en faire un réflexe musculaire.
KS-27 se tut. MG-11 tourna le dos et sa respiration reprit en quelques secondes le rythme lent et calibré du sommeil.
Mais KS-27 ne dormait pas.
Il écouta les bruits de la nuit solvenaise : le craquement du bois, le souffle du vent sous les toits, le chant lointain d’un oiseau nocturne. Il a aussi fait taire ceux qui n’étaient pas d’accord, avait dit Bréga. Mais ça, on n’en parle pas.
Au bout d’une heure, KS-27 se leva.
Il se leva parce que quelque chose le travaillait, un détail qu’il n’arrivait pas à formuler, une dissonance qui grattait sous les mots du charretier comme un caillou dans une botte. MG-11 ne bougea pas. KS-27 enfila sa tunique, traversa la salle commune plongée dans l’obscurité, poussa la porte et sortit dans la nuit.
Le village dormait. La lune, presque pleine, couvrait les toits de chaume d’un éclat de cendre pâle. Le silence était épais, charnel, troué par le cri d’un oiseau quelque part dans les champs. KS-27 se dirigea vers le puits central.
La dissonance, c’était l’eau.
Il s’en était rendu compte pendant le repas, sans en avoir conscience sur le moment. La soupe de Bréga avait un goût. Pas un goût inhabituel, au contraire. Un goût trop propre. L’eau qui avait servi à cuire les légumes n’avait aucune des notes terreuses, ferrugineuses ou organiques qu’on attendait d’un puits de village Tier 3 creusé dans un sol argileux. C’était de l’eau filtrée. De l’eau traitée.
Il se pencha au-dessus du puits, activa le mode spectrométrique de son capteur et abaissa l’instrument vers la surface de l’eau. Les données confirmèrent ce que sa langue avait deviné : l’eau était d’une pureté anormale. Pas de coliformes, pas de particules en suspension, pas de résidus minéraux lourds. Un profil compatible avec une filtration par membrane ou par couche de charbon actif.
KS-27 longea la margelle. À l’arrière du puits, dissimulée sous une dalle de granit que les herbes avaient partiellement recouverte, il trouva une cavité. À l’intérieur, un dispositif artisanal mais sophistiqué : des couches successives de gravier, de sable et de charbon de bois, disposées dans un conduit de terre cuite vernissée, à travers lequel l’eau du puits circulait avant de remonter vers la surface. Le système était ingénieux, parfaitement adapté aux matériaux locaux, et absolument impossible à concevoir sans une connaissance des principes de filtration qui dépassait de plusieurs siècles le niveau technique de Solvenne.
L’empreinte ne commençait pas à Torven. L’empreinte était ici. Dans chaque village. Dans chaque puits.
KS-27 remit la dalle en place, effaça ses traces, et resta un moment dans l’ombre du mur. Son regard remonta vers le symbole gravé au-dessus de la porte de Bréga, le cercle traversé du trait vertical, et quelque chose se connecta dans sa tête. Il avait vu ce schéma avant. Pas dans les archives culturelles du Bureau, non. Dans un manuel technique. Le cercle avec la barre verticale : c’était le symbole standard d’une cellule d’alimentation conciliaire, gravé sur chaque unité de stockage d’énergie produite par les manufactures du Noyau. Ici, sur Solvenne, ce diagramme technique avait été élevé au rang de symbole sacré.
Quelqu’un avait transformé un logo d’ingénierie en icône religieuse. Et personne, ni MG-11 ni le rapport de mission précédent, ne l’avait relevé.
KS-27 rentra se coucher. Il ne dit rien à MG-11. Pas par défiance, mais parce qu’il voulait d’abord vérifier, recouper, être certain. Parce qu’il commençait à comprendre que ce que MG-11 lui enseignait, cette rigueur impitoyable de l’observation, s’appliquait aussi aux découvertes qu’il faisait seul.
Il s’allongea sur la paillasse de foin et ferma les yeux.
Il ne dormit pas.
IV. La route de Torven
Cinq jours de marche les séparaient de Torven.
Cinq jours à travers un pays que KS-27 apprit à lire comme un texte, chaque détail devenant une lettre dans un alphabet de contamination. Les routes, d’abord. Elles étaient trop bonnes. Pas simplement entretenues : conçues. Le tracé suivait les courbes de niveau avec une précision qui trahissait une compréhension topographique supérieure au Tier local. Le drainage était assuré par des rigoles latérales dont l’angle d’inclinaison, mesuré discrètement par le capteur de KS-27, correspondait exactement aux normes d’ingénierie conciliaire de base.
Quelqu’un avait enseigné à ces gens comment construire des routes. Pas en leur donnant la technologie, non. En leur donnant les principes. Et c’était presque pire, du point de vue de la doctrine, car un objet peut être confisqué, mais une idée, une fois plantée, est irrévocable.
Mais KS-27 remarqua quelque chose de plus. Quelque chose que MG-11, malgré ses trente-deux ans de terrain, n’avait pas relevé, ou n’avait pas jugé pertinent. Les rigoles de drainage n’étaient pas uniformes. D’un tronçon à l’autre, l’angle variait, subtitement adapté à la nature du sol, au régime des pluies, à la pente locale. Ce n’étaient pas des routes copiées sur un plan conciliaire. C’étaient des routes construites par des gens qui avaient compris le principe et l’appliquaient à leur géographie propre. La contamination n’était pas un transfert : c’était un enseignement. Et un enseignement réussi produit des élèves qui dépassent le modèle.
« Les rigoles, dit KS-27. »
MG-11 marchait devant, sa cape battant mollement contre ses mollets.
« Quoi, les rigoles ? »
« Les angles d’inclinaison varient d’un tronçon à l’autre. Ils ne sont pas copiés. Ils sont adaptés. Les locaux n’ont pas reçu un plan. Ils ont reçu une leçon. »
MG-11 s’arrêta. Il ne se retourna pas immédiatement. KS-27 vit ses épaules se raidir, un micro-mouvement, presque imperceptible, que seul un observateur entraîné aurait capté.
« Bien vu, dit-il sans tourner la tête. Poursuis. Qu’est-ce que ça implique pour le protocole ? »
« Que la contamination est pédagogique, pas seulement matérielle. On peut détruire un objet. On ne peut pas dés-enseigner un savoir. L’empreinte est structurellement irréversible. »
« Dès qu’on l’a confirmée sur le terrain. On n’en est pas encore là. Continue de collecter. »
Il reprit la marche. KS-27 nota intérieurement que MG-11 n’avait pas contesté l’analyse. Un acquiescement froid, sans chaleur, mais réel. Et pour la première fois depuis le départ, il sentit que le vétéran le regardait différemment. Non pas avec sympathie. Avec évaluation. Comme s’il recalibrait le poids du bleu qui marchait dans ses pas.
Les villages qu’ils traversèrent confirmèrent le tableau. Chacun portait la marque d’un progrès anormalement rapide : des moulins dont les engrenages affichaient une précision métallurgique d’un demi-siècle en avance, des systèmes d’irrigation par gravité dont les calculs de débit supposaient une connaissance des fluides que Solvenne n’avait pas pu développer seule, des structures architecturales utilisant des arcs en ogive là où, cinquante ans plus tôt, le rapport du Bureau ne mentionnait que des constructions à linteau.
MG-11 observait tout cela sans commenter. Il marchait, il regardait, il mangeait le pain des auberges et buvait la bière locale avec une apparente sérénité. Son visage ne trahissait rien. Aucune émotion, aucune surprise, aucun éclat dans le regard. La machine à collecter fonctionnait, et la machine ne fuyait pas.
Le troisième jour, dans un bourg nommé Orse, ils virent l’enfant.
C’était un garçon d’une dizaine d’années, assis sur le muret de la place centrale, qui jouait avec un objet. L’objet tenait dans sa paume, rond, lisse, et lorsque l’enfant le pressait, il émettait une lumière. Pas la lumière vacillante d’une bougie ou le rougeoiement d’une braise. Une lumière blanche, uniforme, constante. La lumière d’une diode.
KS-27 s’arrêta net.
L’enfant leva les yeux, surpris par le regard fixe de l’étranger, puis referma la main sur l’objet d’un geste protecteur.
« C’est un caillou de lumière, dit-il. C’est le Lumineux qui les donne. Faut pas le voler, sinon Vask viendra. »
MG-11 posa la main sur l’épaule de KS-27 et l’entraîna fermement.
« Souris, murmura-t-il entre ses dents. Marche. Ne te retourne pas. »
KS-27 sourit. Marcha. Ne se retourna pas.
Mais dans sa tête, les calculs tournaient à une vitesse vertigineuse. Un émetteur lumineux miniaturisé, distribué comme jouet aux enfants d’un monde Tier 3. L’empreinte n’était plus un risque ; elle était un fait. La contamination n’était plus culturelle ; elle était technologique, directe, matérielle. Des objets conciliaires, ou dérivés, entre les mains de civils ISO.
Le seuil critique était franchi depuis longtemps.
« Il faut signaler maintenant, dit-il dès qu’ils furent hors de portée du village. »
« Non. »
« MG-11, j’ai vu un artefact de Tier 7 minimum entre les mains d’un enfant de Tier 3. La classification CONTAM est automatique. Le protocole exige… »
« Le protocole exige une évaluation complète avant signalement, et l’évaluation n’est pas complète. Nous n’avons pas identifié les sources. Nous n’avons pas mesuré l’étendue. Nous n’avons pas déterminé si la contamination est récupérable ou irréversible. »
MG-11 s’arrêta et se tourna vers lui. Ses yeux de puits, profonds, insondables. Mais pas doux. Durs. La dureté de l’acier trempé.
« Qu’est-ce que tu as vu, KS-27 ? »
La question claqua comme un exercice d’évaluation au Noyau. KS-27 connaissait ce ton : celui des instructeurs qui testent, qui poussent, qui écrasent la réponse facile pour extraire la bonne.
« Une contamination de niveau sévère. »
« Non. La doctrine t’enseigne à observer avant de classifier. Tu viens de classifier. Réessaie. Qu’est-ce que tu as vu ? »
KS-27 hésita. Il revit le garçon sur le muret, ses pieds nus balançant dans le vide, la lumière douce dans sa paume, son sourire quand l’objet s’allumait. Il revit les villages propres, les routes droites, les champs fertiles. Il revit les enfants qui couraient, qui riaient, qui ne mouraient pas de peste.
« J’ai vu un monde qui fonctionne, admit-il à contrecœur. Qui fonctionne grâce à une intervention extérieure. »
« Et les effets ? Qu’est-ce que tu as observé comme effets négatifs sur la population ? »
KS-27 ouvrit la bouche. La referma. La vérité, c’est qu’il n’en avait observé aucun. Pas encore. Les gens semblaient nourris, en bonne santé, organisés. Il n’avait vu ni oppression visible, ni dépendance technologique au sens strict, ni les signes classiques de l’effondrement culturel décrits dans les manuels.
« Je n’en ai pas observé. Mais l’absence de symptômes n’est pas l’absence de maladie. La doctrine… »
« La doctrine est exactement ce que je suis en train de t’appliquer. On observe. On ne conclut pas avant d’avoir toutes les données. » Il le fixa encore un instant, le regard dur, impénétrable. « On avance. »
Il se détourna et reprit la marche.
KS-27 le suivit en silence. Quelque chose le troublait dans l’échange, mais il n’arrivait pas à le nommer. MG-11 avait raison, strictement, doctrinalement raison. Chaque objection qu’il avait formulée était tirée du Codex. Chaque question posée était un exercice de rigueur opérationnelle. Et pourtant.
Pourtant, il y avait cette question : Qu’est-ce que tu as observé comme effets négatifs ? Une question que le protocole n’aurait pas formulée. Le protocole ne demandait pas si la contamination faisait du mal. Le protocole constatait la contamination, classifiait, signalait. Les effets ne changeaient rien à la classification.
Mais KS-27 était un bleu. Et les bleus font confiance à leurs mentors.
Il reprit la marche en silence.
Le quatrième jour, ils aperçurent Torven.
V. Le trône de lumière
Ils la virent d’abord depuis la crête d’une colline pelée par le vent, et KS-27 dut plisser les yeux pour séparer la ville du paysage qui l’enveloppait. La cité se dressait dans une cuvette fluviale, là où deux rivières aux eaux brunes se rejoignaient en un large méandre bordé de saules. Des champs de blé et d’orge s’étendaient en courbes concentriques autour des murailles, comme les cercles d’une cible, dorés par le soleil déclinant. Des fumées montaient des toits, droites dans l’air immobile du soir, traçant des colonnes grises contre un ciel de cuivre.
De loin, Torven ressemblait à n’importe quelle ville médiévale : des murailles de pierre grise percées de portes en ogive, des tours de guet coiffées de toits coniques, des enchevêtrements d’ardoise et de chaume qui dessinaient un labyrinthe de ruelles et de places. On entendait, porté par le vent, le tintement lointain d’un marteau de forgeron, le mugissement des bêtes qu’on ramenait à l’étable, le rire d’enfants quelque part derrière les murs. Mais à mesure qu’ils approchaient, les anomalies se multipliaient comme des éclats de verre dans un champ de blé.
Les murailles étaient trop régulières. Chaque bloc de pierre avait été taillé avec une précision que même les meilleurs tailleurs de Solvenne n’auraient pas pu atteindre sans instruments avancés. Les joints étaient si fins qu’on n’y aurait pas glissé une lame. Les tours présentaient un profil aérodynamique subtil, imperceptible pour un œil local, évident pour un ingénieur conciliaire.
Et au sommet de la tour centrale, au-dessus du palais, une lumière brillait. Pas une flamme. Pas une lanterne. Un point lumineux blanc et stable qui ne vacillait jamais, quelle que soit la force du vent.
Un phare. Un phare électrique, sur un monde médiéval.
KS-27 dut s’arrêter. Respirer. Compter les protocoles comme on compte les perles d’un rosaire : observer, évaluer, signaler, contenir. Observer. Évaluer. Signaler. Contenir.
Ils franchirent les portes sans difficulté. Le trafic était dense : marchands, pèlerins, paysans venus vendre leur production. Les gardes portaient des armures de cuir et de fer, classiques pour un Tier 3, mais leurs armes étaient étranges. Des lances dont la pointe émettait un éclat bleuté intermittent. KS-27 analysa discrètement le spectre lumineux avec son capteur. Du plasma froid, contenu dans un cristal modifié. Non létal mais paralysant. De la technologie conciliaire de niveau 6, au minimum, déguisée en artisanat local.
À l’intérieur des murs, la ville pulsait d’une vitalité organisée. Les rues étaient pavées, pavés réguliers, drainage intégré. Des fontaines publiques crachaient de l’eau claire, filtration, probablement à membrane. Les bâtiments publics arboraient des panneaux de lumière, des diodes, alimentées par une source que KS-27 n’identifiait pas encore. Un hôpital, reconnaissable à son symbole (le cercle au trait vertical, encore et toujours), accueillait des files de patients que des « guérisseurs » en robes blanches traitaient avec des instruments que KS-27 identifia comme des dérivés de nanomédecine de champ.
C’était un monde Tier 3 habillé de Tier 7.
Et les gens ne voyaient rien. Ou plutôt, ils voyaient tout, mais nommaient autrement. La lumière sans flamme, c’était la « bénédiction d’Aldren ». L’eau pure, c’était le « don des sources sacrées ». La guérison rapide, c’était le « toucher des élus ». Chaque technologie avait été enveloppée dans un récit mythique si parfaitement intégré que la distinction entre miracle et machine avait cessé d’exister.
L’empreinte n’était plus mesurable. Elle était devenue la culture elle-même.
KS-27 et MG-11 se présentèrent au palais comme des érudits voyageurs, venus des confins du continent pour étudier les « merveilles de Torven ». Le stratagème était risqué, mais MG-11 avait insisté : il fallait approcher le centre du pouvoir pour identifier avec certitude les sources de contamination.
Ils furent admis dans la grande salle.
Aldren trônait sur un siège de bois sculpté, surélevé sur une estrade de pierre blanche. C’était un homme de haute taille, la cinquantaine ou davantage, au visage buriné par le temps et l’ambition. Il portait des vêtements simples, une tunique de lin blanc, un manteau de laine grise, mais chacun de ses gestes irradiait une autorité qui n’avait rien de médiéval. Il parlait solvenais avec un accent impeccable (trop impeccable, reconnut KS-27 ; la perfection d’une induction neurale longuement polie par la pratique) et ses yeux balayaient la salle avec l’acuité d’un homme qui a été formé à évaluer, classer, effacer.
Un agent, pensa KS-27 avec une certitude glaciale. Ou un ancien agent. La posture, le regard, la maîtrise de l’espace. C’est un homme du Bureau.
À côté d’Aldren, dans l’ombre d’un pilier, se tenait Vask.
Vask était plus vieux encore, émacié, le crâne rasé, les yeux enfoncés dans des orbites profondes comme des cavernes. Il portait une robe noire et tenait un bâton de bois sombre dont le pommeau, nota KS-27 avec un frisson, pulsait d’un éclat bleuté intermittent. Un BAS. Un brouilleur axionique standard, intégré dans un bâton de sorcier. La technologie d’effacement du Bureau, reconvertie en instrument de terreur.
Vask ne parlait pas. Il observait. Et quand son regard se posa sur KS-27, l’agent sentit un picotement sur sa peau, une dissonance subtile, comme si le BAS modifié émettait une fréquence de détection qu’il n’avait jamais rencontrée en formation.
Il sait, pensa KS-27. Il sait ce que nous sommes.
MG-11, lui, regardait Aldren. Et sur son visage, KS-27 lut ce qu’il s’attendait à y lire : l’évaluation froide d’un agent confirmé face à une cible identifiée. Les yeux de MG-11 détaillaient Aldren comme on démonte un mécanisme, pièce par pièce, cherchant les failles, les points de pression, les vulnérabilités. Pas l’ombre d’une émotion. L’analyse pure.
L’audience dura une heure. Aldren parla de Torven, de ses ambitions, de la paix qu’il avait bâtie. Il ne dit rien de miraculeux, rien de surnaturel ; son discours aurait pu être celui de n’importe quel souverain éclairé. Mais chaque mot était choisi avec une précision d’agent, chaque pause calculée, chaque geste calibré pour l’effet maximal.
En sortant du palais, KS-27 dit : « Deux renégats. Ex-BIE, probablement. Opérant depuis vingt-deux ans avec un arsenal technologique complet. La contamination est structurelle. Il faut signaler immédiatement et demander un protocole de disjonction. »
MG-11 s’arrêta dans la rue animée, au milieu des passants, des cris des marchands, du tintement des marteaux.
« Avant de déclencher une disjonction, il faut confirmer leur identité et mesurer l’étendue exacte du réseau. Un signalement prématuré déclenche un protocole maximal. Si la situation peut être résolue par neutralisation ciblée, c’est préférable. Moins de dégâts collatéraux. »
Le raisonnement était impeccable. Chirurgical. KS-27 ne trouva rien à objecter.
« Alors quoi ? »
« On les interroge. Ils nous ont repérés, de toute façon. Vask nous a lus dès la grande salle. Son BAS est configuré pour détecter les signatures conciliaires. Autant utiliser ce fait. Un contact direct nous donne des informations qu’aucune observation à distance ne fournira. »
KS-27 sentit le sol vaciller sous ses pieds.
« Tu leur as déjà parlé ? »
« Pendant que tu attendais. Vask m’a intercepté dans le couloir. Ils sont moins surpris que nous. Ils nous attendaient, en un sens. Vingt-deux ans sans visite du Bureau. Ils savaient que ça ne durerait pas. »
Une erreur. KS-27 aurait dû penser au BAS, aurait dû calibrer ses équipements pour masquer leur signature. La honte qui l’envahit avait le goût amer de l’insuffisance.
« Demain, dit MG-11. Ils veulent nous rencontrer. Tous les deux. En privé. Nous irons armés de questions, pas de conclusions. »
Sa voix était celle d’un opérateur qui planifie un interrogatoire. Rien d’autre.
VI. Le retournement
La salle où ils se retrouvèrent était nue : murs de pierre, une table, quatre chaises, une fenêtre donnant sur les toits de Torven. Pas de gardes. Pas de lumière artificielle. Juste des bougies, comme pour signifier que ce qui se dirait ici appartenait à l’ancien monde, au monde d’avant la technologie, au monde des hommes qui parlent face à face.
Aldren était assis d’un côté de la table, Vask debout derrière lui. MG-11 et KS-27 de l’autre.
MG-11 prit la parole en premier. Sa voix était neutre, précise, sans la moindre inflexion d’empathie.
« Identifiez-vous. Code, affectation d’origine, date de désertion. »
Aldren soutint son regard sans ciller.
« AR-05. Affectation conjointe avec VS-12, ici présent, il y a vingt-huit ans. Première mission de reconnaissance sur Solvenne. Retour non autorisé six ans après. »
« Motif de la désertion. »
Le mot désertion était choisi avec soin. MG-11 n’avait pas dit départ, ni choix, ni rupture. Il avait utilisé le terme du Codex, celui qui portait la peine maximale.
Aldren ne broncha pas.
« Nous avons trouvé un monde en train de mourir. »
MG-11 ne répondit pas. Il attendit, les mains posées à plat sur la table, le visage aussi expressif qu’un mur de granit.
« La peste de Morven, continua Aldren. Un pathogène local, d’une virulence exceptionnelle. Les taux de mortalité infantile atteignaient quarante pour cent dans les basses terres. Les structures sociales s’effondraient. Les seigneurs se massacraient pour les dernières ressources. »
Vask parla pour la première fois. Sa voix était rocailleuse, comme une pierre qu’on frotte contre une autre. Mais ce qui sortit de cette voix n’était pas ce que KS-27 attendait.
« Quarante-trois pour cent, corrigea-t-il. Pas quarante. Je sais, parce que je les ai comptés. AR-05 comptait les villages. Moi, je comptais les enfants. C’est un hobby plus triste, mais plus précis. »
Un silence. KS-27 cligna des yeux. Le ton était sec, presque léger. L’humour d’un homme qui a appris à sourire de l’abîme pour ne pas y tomber.
Aldren reprit.
« Nous avions les moyens de les aider. Un nanophage médical, capable d’éradiquer le pathogène en quelques semaines. Un générateur compact, capable de fournir de l’énergie propre à une ville entière. Des connaissances d’ingénierie qui pouvaient transformer leurs routes, leurs ponts, leurs systèmes d’irrigation. Tout cela tenait dans nos équipements de terrain standard. »
« Et la doctrine disait non, compléta MG-11 d’une voix plate. Vous le saviez. Vous êtes revenus quand même. »
« Oui. »
« Détaillez l’étendue de l’intervention technologique. »
MG-11 posait les questions comme un procureur. Pas de chaleur, pas de curiosité humaine. Un inventaire. KS-27, à côté de lui, se sentait rassuré par cette rigueur. Voilà son mentor. Voilà l’agent qu’il avait appris à suivre.
Aldren détailla. Les nanophages dans les sources d’eau. Le générateur dans les caves de Torven. L’enseignement progressif de l’ingénierie, de l’hydraulique, de la métallurgie. Les lances à plasma pour stabiliser le pouvoir central. Les cailloux de lumière comme instruments de loyauté. Le BAS modifié de Vask pour neutraliser les opposants.
Puis il se tut. Et dans le silence, quelque chose changea dans son visage. La fierté du bâtisseur se fissura, et en dessous apparut autre chose. De la fatigue. Du remords.
« Ce n’a pas été propre, dit-il. Pas toujours. »
MG-11 ne bougea pas. KS-27 non plus.
« Il y a eu un village. Drenthe. Au début, dans les premières années. Les anciens refusaient le changement. Ils refusaient les fontaines, refusaient les semences, refusaient tout ce qui ne venait pas de leur tradition. J’ai… forcé. J’ai fait détourner leur rivière vers les systèmes d’irrigation que j’avais conçus, en pensant qu’ils comprendraient quand ils verraient les résultats. Mais sans la rivière, leur moulin s’est arrêté. Et l’hiver est venu. »
Il marqua une pause. Sa mâchoire se serra.
« Quatorze morts. De froid et de faim. Parce que j’étais si convaincu d’avoir raison que je n’avais pas imaginé qu’ils puissent avoir besoin de ce que je détruisais. J’ai sauvé des milliers de vies. Et j’en ai pris quatorze par arrogance. »
Vask posa la main sur l’épaule d’Aldren. Le geste était d’une douceur inattendue, presque tendre, les doigts noueux du vieil homme pressant la laine grise avec la délicatesse d’un père qui console.
« Il porte Drenthe chaque jour, dit Vask. Chaque matin, il prononce les quatorze noms. Je lui ai proposé d’effacer ce souvenir. Il a refusé. »
Puis, se tournant vers KS-27, avec ce même humour sombre qui semblait être sa manière de tenir debout :
« Vous voyez, agent. Nous ne sommes pas les héros de notre propre histoire. Nous sommes les idiots qui ont essayé, qui ont parfois réussi, et qui ont parfois tué les gens qu’ils voulaient sauver. La différence avec votre Bureau, c’est que nous, au moins, nous nous en souvenons. »
MG-11 n’avait pas cillé pendant la confession d’Aldren. Son visage était resté de marbre. Il posa une dernière question, d’une voix qui ne trahissait rien.
« Le BAS. Les dagues mnésiques. Les gens à qui Vask a fait oublier leur nom. Combien ? »
Vask ne détourna pas le regard.
« Trente-sept. Des seigneurs locaux qui préféraient le chaos à l’ordre. Des hommes qui levaient des armées pour brûler les fontaines et massacrer les guérisseurs. Nous avions le choix : les tuer ou les faire oublier. Nous avons choisi l’oubli. »
« Vous n’aviez pas le droit de choisir, dit MG-11. L’un ni l’autre. »
La phrase était tombée comme un verdict. Sèche, irréfutable. KS-27 sentit dans sa poitrine un soulagement qu’il n’aurait pas su nommer. MG-11 était avec lui. MG-11 était la doctrine. L’ancre tenait.
Aldren regarda MG-11 droit dans les yeux.
« Un jour, vous regarderez un enfant mourir sur une sphère ISO et vous saurez. Vous saurez que le droit n’a rien à voir là-dedans. »
MG-11 soutint le regard.
Un long silence.
Puis, si doucement que KS-27 crut d’abord avoir mal entendu, MG-11 dit :
« Ils ont raison. »
Le monde s’arrêta.
KS-27 tourna la tête vers MG-11 avec la lenteur d’un homme qui voit le sol s’ouvrir sous ses pieds. Le visage de l’agent senior n’avait pas changé. C’était le même granit, la même dureté. Mais les mots qui sortaient de cette bouche étaient impossibles. Inconcevables. Comme si la muraille de Torven s’était mise à parler.
« Non, dit KS-27. »
MG-11 ne le regarda pas. Il continuait de fixer Aldren, et dans ses yeux, quelque chose s’était déverrouillé, une porte que KS-27 ne soupçonnait même pas, derrière laquelle brûlait une conviction que trente-deux années de protocole avaient contenue sans jamais l’éteindre.
« J’ai trente-deux ans de service, KS-27. J’ai effacé des centaines de traces. J’ai floué des milliers de mémoires. J’ai regardé des mondes souffrir en sachant que j’avais les moyens de les soulager. Et chaque fois, la doctrine m’a dit : c’est nécessaire. C’est le prix. C’est pour leur bien. »
Il posa les mains à plat sur la table. Des mains usées, striées de cicatrices fines, les mains d’un homme qui avait trop effacé.
« Mais regarde ce monde, gamin. Regarde-le avec tes yeux, pas avec la doctrine. Ces gens vivent. Ils prospèrent. Pas dans la dépendance ; dans la dignité. Est-ce que ce n’est pas exactement ce que la doctrine est censée protéger ? »
KS-27 sentit le sol se dérober sous lui. Non pas à cause des arguments, qu’il pouvait contrer : les Guerres Douces, les cités blanches, le risque systémique, l’effet cascade. Mais à cause du choc. Trente minutes plus tôt, cet homme avait dit à Aldren : Vous n’aviez pas le droit de choisir. Cet homme avait mené l’interrogatoire avec la rigueur glaciale d’un inquisiteur. Cet homme était la doctrine incarnée, le mur contre lequel KS-27 s’adossait depuis le début de la mission.
Et le mur venait de s’effondrer.
Depuis quand ? La question fusa dans sa tête. Depuis quand savait-il ? Depuis le début ? Depuis avant la mission ? Depuis toujours ?
« Tu ne peux pas, dit-il. Sa voix tremblait. »
« Je ne pars pas. Je reste sur Solvenne. »
La phrase tomba comme une lame.
« Le Bureau te classera renégat. Ils enverront quelqu’un. »
« Peut-être. Dans cinquante ans. C’est leur rythme, non ? »
Aldren et Vask observaient l’échange avec le calme de ceux qui ont déjà vécu cette scène dans leur propre chair.
KS-27 se leva. Sa chaise racla le sol de pierre. Son cœur battait dans sa gorge, dans ses tempes, dans ses poings serrés.
« Je te donne cette nuit, dit-il. Une nuit pour reconsidérer. Si demain matin tu maintiens ta décision, je signalerai ta défection et j’exécuterai la mission seul. »
MG-11 le regarda avec quelque chose qui ressemblait à de la tristesse. C’était la première émotion que KS-27 lui voyait depuis le début de la mission, et elle lui fit l’effet d’un coup de poing.
« Tu n’as pas besoin d’attendre demain matin, dit-il. Je ne changerai pas d’avis. »
KS-27 sortit de la pièce. L’air de Torven l’accueillit comme une gifle, chargé de l’odeur de la fumée, du pain, de la rivière, de la vie. Il marcha longtemps dans les rues de la cité impossible, sous la lumière des lampes qui ne s’éteignaient jamais, parmi des gens qui ne savaient pas qu’ils vivaient un mensonge (ou une vérité, selon le point de vue), et il pensa à la doctrine, à la Rupture, au nom qu’il avait perdu, au monde qu’il était censé protéger contre lui-même.
La nuit fut longue. Le matin, plus long encore.
VII. Le sang et le nom
Il trouva la chambre de MG-11 vide à l’aube. Les affaires de l’agent senior avaient disparu. Et avec elles, le module de communication longue portée.
KS-27 resta immobile un long moment, debout au milieu de la chambre d’auberge, à fixer la paillasse froide où MG-11 avait dormi. Ou n’avait pas dormi. Puis la signification de l’absence le frappa avec la précision d’un coup de dague : sans le module de communication, il ne pouvait ni signaler, ni appeler une extraction, ni transmettre son rapport. Il était coupé du Bureau, seul sur une sphère Tier 3, face à trois renégats (car MG-11 en était un désormais), sans moyen de rentrer.
Non, corrigea-t-il. Pas sans moyen. La navette est toujours là. Le pilotage automatique me ramènera au relais de secteur. Mais il faut d’abord finir la mission.
La mission. Neutraliser les sources de contamination. Effacer les traces. Protéger le Récit.
Il ferma les yeux. Respira. Compta les protocoles.
Puis il sortit dans le matin pâle de Torven et se mit en chasse.
La piste de MG-11 n’était pas difficile à suivre pour un agent entraîné, même un bleu. Les rues de Torven avaient leurs habitudes, leurs flux prévisibles. Un homme pressé, portant un sac de voyage, se dirigeant vers le palais avant l’aube, c’est le genre de détail que les boulangers matinaux et les porteurs d’eau remarquent sans le savoir. KS-27 posa les bonnes questions aux bonnes personnes, avec le bon sourire, et les réponses le menèrent hors de la ville, vers le nord, vers un ancien grenier de pierre qui se dressait seul au milieu d’un champ de seigle mûr.
Le grenier était massif, carré, aveugle. Un bâtiment d’un autre temps, antérieur à Torven, peut-être antérieur à tout ce qui vivait ici. Ses murs de granit brut absorbaient la lumière du matin sans rien refléter.
KS-27 poussa la porte.
MG-11 était là, debout au centre de l’espace vide, le sac de voyage à ses pieds. Il se tenait droit, les mains le long du corps, et il regardait KS-27 avec les yeux d’un homme qui attendait exactement cela.
« Tu n’avais pas besoin de venir, dit-il. »
« Tu as pris le module de communication. »
« Pour te protéger. Si tu signales, ils enverront une équipe de disjonction. Des dizaines de milliers de mémoires effacées. Tu veux porter ça ? »
KS-27 avança d’un pas. Le sol de terre battue crissait sous ses bottes.
« Rends-moi le module, MG-11. Je ne signalerai pas immédiatement. Je ferai un rapport mesuré. Mais je dois pouvoir communiquer. »
« Non. »
« Alors tu me forces la main. »
« C’est toi qui te forces la main, gamin. Personne ne t’oblige à quoi que ce soit. Tu pourrais partir. Remonter dans ta navette. Écrire dans ton rapport que Solvenne est nominale, que la vérification est conforme. Personne ne vérifierait avant cinquante ans. »
« Ce serait un mensonge. »
« La doctrine est un mensonge plus grand. »
Le silence qui suivit avait l’épaisseur de la pierre qui les entourait.
KS-27 vit le moment où la conversation cessa d’être une conversation. Ce fut un infime changement dans la posture de MG-11, un transfert de poids, une rotation de l’épaule. Le corps qui parle avant les mots. L’agent senior ne céderait pas le module. Et il ne le laisserait pas partir avec la vérité.
Il va m’arrêter, comprit KS-27. Par la force, s’il le faut.
La réalisation fut comme une brûlure froide, une cauterisation de tout ce qui restait de doute en lui. Non pas la certitude que la doctrine avait raison, car cette certitude-là, Aldren et Vask l’avaient fissurée pour toujours. Mais la certitude que MG-11 avait franchi une ligne que lui, KS-27, ne pouvait pas franchir. Pas encore. Peut-être jamais.
Il bougea le premier.
La formation au combat rapproché du Bureau n’était pas un art martial. C’était une grammaire de la violence, un ensemble de principes biomécaniques optimisés pour neutraliser un adversaire humain dans un espace confiné, sans armes visibles, sans bruit excessif, sans traces récupérables. KS-27 l’avait pratiquée mille heures dans les salles d’entraînement du Noyau, contre des simulateurs, contre d’autres recrues, jamais contre un vétéran.
MG-11 contra sa première attaque avec une facilité déconcertante. Le bras de KS-27 fut dévié, son élan retourné, et il se retrouva plaqué contre le mur de granit, le souffle coupé, l’épaule en feu.
« Ne fais pas ça, dit MG-11, la voix tendue. Je ne veux pas te faire de mal. »
KS-27 pivota, frappa du coude. MG-11 esquiva, mais l’espace était trop petit pour la fluidité de ses techniques, et le coup effleura ses côtes. Ils se séparèrent, haletants, tournant l’un autour de l’autre dans la lumière grise qui filtrait par les interstices du toit.
Ce qui suivit ne dura pas longtemps, mais parut une éternité.
MG-11 était meilleur. Plus expérimenté, plus précis, plus économe dans ses mouvements. Chacun de ses gestes portait la mémoire de trente-deux années de terrain, de contacts, de neutralisations. Mais KS-27 avait quelque chose que MG-11 avait perdu : la certitude aveugle du novice, cette conviction sans fissure qui rend les coups plus durs et les hésitations plus rares. Et il avait la jeunesse, cette énergie brute qui ne calcule pas, qui ne doute pas, qui frappe et frappe encore avec l’obstination du vivant.
Il y eut un moment, au milieu du combat, où leurs regards se croisèrent. Un instant de lucidité suspendu entre deux coups. KS-27 vit dans les yeux de MG-11 non pas de la haine, pas de la colère, mais une sorte de résignation lumineuse, l’acceptation de quelqu’un qui sait comment cette histoire finit et qui l’a accepté depuis longtemps, peut-être depuis toujours.
La lame de KS-27, un couteau de terrain en alliage local (le Bureau exigeait des armes indistinguables du Tier d’opération), trouva le flanc de MG-11 entre la troisième et la quatrième côte.
Le son que fit MG-11 ne ressemblait à rien de ce que KS-27 avait entendu dans les simulations. Un souffle. Un soupir. Comme un soulagement.
MG-11 glissa le long du mur. Sa main se posa sur la blessure, et le sang, rouge, universel, le même sur toutes les sphères, s’écoula entre ses doigts avec une lenteur obscène.
KS-27 lâcha le couteau. Le métal tinta sur le sol de terre.
Il s’agenouilla devant MG-11.
« Je… »
MG-11 secoua la tête. La douleur crispait ses traits, mais ses yeux restaient clairs, terriblement clairs, comme si la proximité de la mort avait brûlé tout ce qui les obscurcissait.
« Tu as fait ton travail, dit-il d’une voix de plus en plus ténue. Tu es un bon agent, KS-27. Meilleur que moi. Meilleur que je ne l’ai jamais été. »
Il toussa. Du sang sur ses lèvres.
« Écoute-moi. Je vais te dire quelque chose que la doctrine interdit. Quelque chose que le Bureau efface. Quelque chose qu’aucun agent n’est censé donner. »
KS-27 sentit les larmes monter, et il ne fit rien pour les arrêter, car il n’y avait personne pour le voir, personne sauf un homme mourant et les murs aveugles d’un grenier de pierre.
« Je m’appelle Maël, dit MG-11. Maël Garenne. C’est le nom que ma mère m’a donné. C’est le nom que le Bureau m’a pris. C’est le nom que je te donne. »
Le mot « donne » fut le dernier qu’il prononça clairement. Ses lèvres bougèrent encore, formant peut-être d’autres mots, ou peut-être rien, et puis ses yeux se fixèrent, grands ouverts, sur un point au-dessus de l’épaule de KS-27, comme s’il voyait enfin quelque chose que la doctrine avait toujours refusé de lui montrer.
KS-27 ferma les yeux de Maël Garenne.
Et dans le silence du grenier, dans l’odeur du sang et de la poussière, quelque chose remua au fond de lui. Derrière les murs gris de la Rupture, derrière les protocoles et les protocoles des protocoles, derrière le code et le chiffre et l’effacement, une chose survivait. Petite. Fragile. Irréductible.
Un nom.
Son nom.
Il ne le prononça pas. Il ne le prononcerait pas, pas ici, pas maintenant. Mais il le sentit remonter à la surface de sa mémoire comme un noyé qui crève la surface de l’eau, hoquetant, vivant, inexplicablement vivant.
Je m’appelle…
Il ouvrit les yeux. Le grenier. Le corps. Le silence.
Le travail n’était pas fini.
VIII. L’effacement
Ce qui suivit fut méthodique. KS-27 avait été formé pour cela : l’effacement n’était pas un acte de passion, mais de protocole, une séquence de gestes appris, répétés, automatisés, conçus pour transformer le réel en oubli.
Il récupéra le module de communication dans le sac de MG-11. Le sang avait taché la toile, mais l’équipement était intact. Il l’alluma, vérifia la liaison (fonctionnelle ; le relais de secteur répondait), mais ne transmit pas. Pas encore. Pas avant d’avoir terminé.
Il enterra Maël Garenne au pied du grenier, dans un sol meuble que la pluie avait ramolli. Pas de stèle, pas de marque. Un agent mort en mission n’a pas de tombe ; il a un rapport, une ligne dans un registre, un code qui sera réassigné. La doctrine l’exige.
La doctrine l’exige.
Puis il retourna à Torven.
Aldren ne fut pas surpris de le voir. Il ouvrit la porte de ses appartements privés avec le calme d’un homme qui a anticipé chaque scénario.
« Où est votre partenaire ? demanda-t-il. »
« Mort. »
Le mot tomba comme une pierre dans un puits. Aldren ne broncha pas. Vask, derrière lui, ferma les yeux un instant, et KS-27 crut y lire, non pas du chagrin, mais une forme ancienne de lassitude.
« Vous allez nous tuer ? demanda Aldren. »
« Non. »
KS-27 sortit la dague mnésique de sa ceinture. L’instrument était froid, élégant, mortel dans sa discrétion : une lame mince de métal sombre, parcourue de micro-filaments vibratoires, capable de disloquer un souvenir comme on effiloche un tissu.
« Je vais vous effacer. »
Aldren ne bougea pas. Vask, derrière lui, porta la main à son bâton, le BAS pulsant d’un éclat bleuté.
« Et si nous refusons ? » dit Vask d’une voix tranchante.
KS-27 posa la dague sur la table. Lentement. Sans quitter Vask des yeux.
« Si vous refusez, je rejoins ma navette. Je transmets un rapport complet. Dans six mois, une équipe de disjonction sera sur Solvenne. Pas un agent avec une dague. Une équipe. Avec un BAS de classe militaire, capable de couvrir toute la vallée. Des dizaines de milliers de personnes se réveilleront un matin sans savoir où elles sont, sans reconnaître leurs enfants, sans comprendre pourquoi les murs de leurs maisons tiennent debout. Vous savez comment ça finit. Vous avez lu les archives sur les cités blanches. »
Le silence qui suivit dura longtemps.
Vask lâcha son bâton. Le BAS cessa de pulser. Le vieil homme s’assit lourdement, comme si vingt-deux ans de résistance venaient de se retirer de ses os d’un seul coup. Puis il releva la tête et regarda KS-27 avec une expression que l’agent ne s’attendait pas à y trouver. Pas de la haine, pas du mépris. Quelque chose qui ressemblait, contre toute logique, à de la compréhension.
« Vous faites ce que vous croyez juste, dit Vask. Je n’ai plus l’énergie de vous en vouloir. Mais faites-le proprement, agent. C’est tout ce que je demande. Proprement. »
Aldren baissa la tête. Quand il la releva, ses yeux étaient humides, mais sa voix ne tremblait pas.
« Effacez-nous. Pas eux. »
« Nos connaissances techniques, précisa-t-il. Nos souvenirs du Bureau. Nos compétences conciliaires. Prenez tout cela. Mais laissez le reste. Laissez-nous nos noms, nos langues, nos visages. Laissez-nous vieillir ici en paix, même si nous ne savons plus comment nous y sommes arrivés. »
KS-27 hocha la tête.
La dague exigeait un contact cutané prolongé et une sélection précise de la profondeur d’effacement. KS-27 cibla les couches mémorielles liées à la technologie : les connaissances conciliaires, les protocoles du Bureau, les compétences techniques avancées. Il laissa le reste intact. Les langues, les souvenirs personnels, les émotions. Ce n’étaient pas des monstres ; c’étaient des hommes qui avaient fait un choix. Un mauvais choix, selon la doctrine. Un choix humain, selon tout le reste.
Aldren s’assit droit, les mains posées à plat sur la table, les yeux ouverts. Il ne cilla pas quand la dague toucha sa tempe.
« Un jour, dit-il, vous comprendrez. Quand vous aurez porté Drenthe vous aussi. »
Puis ses yeux se troublèrent. La mémoire se défit comme un nœud que l’on défait fil à fil. Quand ce fut terminé, Aldren cligna des yeux, regarda autour de lui avec l’expression hagarde d’un homme qui se réveille dans une chambre inconnue.
« Vous êtes qui ? » murmura-t-il.
KS-27 rangea la dague.
« Personne. Je passais. »
Vask fut plus difficile. Le vieil homme résista, non pas physiquement (il avait donné sa parole, et cette parole tenait), mais cognitivement : son esprit, saturé de fragments doctrinaux et de techniques d’effacement, opposait à la dague une inertie mémétique que KS-27 n’avait jamais rencontrée en formation. Il fallut s’y reprendre à trois fois, recalibrer la profondeur, ajuster les fréquences. À la deuxième tentative, Vask ouvrit les yeux et murmura, avec l’ombre d’un sourire :
« Vous voyez ? Même mon cerveau est têtu. C’est de famille. »
Quand ce fut fini, Vask s’effondra sur sa chaise, le visage vidé de toute expression, les yeux perdus dans un monde qu’il avait contribué à bâtir et dont il ne comprenait plus les fondements.
Restait la technologie.
Trois mois. Il lui fallut trois mois pour parcourir Torven et ses environs, et défaire, pièce par pièce, le monde qu’Aldren et Vask avaient mis vingt-deux ans à construire.
Les panneaux lumineux furent les premiers à disparaître. KS-27 les arracha des façades un par un, de nuit, en commençant par les quartiers périphériques. Il les fondait dans un creuset du quartier des forgerons, payant les artisans en or, sans explication. Les artisans ne posaient pas de questions. L’or a cet avantage sur la vérité qu’il n’exige aucune justification.
Le générateur, caché dans les caves du palais, fut désamorcé, désassemblé, et ses composants dispersés dans la rivière à trois endroits différents. Les lances à plasma des gardes furent remplacées, une par une, par des lances ordinaires ; le plasma, sans sa source d’alimentation, s’éteignit en quelques heures, et les gardes, déjà brouillés par un passage discret du BAS portable de KS-27, ne remarquèrent rien.
Les « cailloux de lumière » distribués aux enfants posèrent un problème plus délicat. Ils étaient trop nombreux, trop dispersés. KS-27 en récupéra autant qu’il put, échangeant chaque caillou contre une pièce de cuivre. Les enfants acceptaient le troc avec enthousiasme. Mais il savait qu’il en restait, dans des poches, dans des tiroirs, dans des coffres de famille. Des dizaines, peut-être des centaines, qui finiraient par s’éteindre faute d’alimentation, devenant des curiosités, puis des reliques, puis des légendes.
Puis vint l’hôpital.
KS-27 y entra à l’aube d’un jour de marché, quand la file des patients s’étendait déjà sur vingt mètres le long du mur d’enceinte. Des femmes portant des nourrissons. Des vieillards courbés sur des cannes. Un garçon qui serrait contre lui un bras enflé et noirâtre, piqûre d’insecte ou infection, difficile à dire sans les instruments que KS-27 venait justement confisquer.
Les guérisseurs en robes blanches le regardèrent sans comprendre quand il prit les instruments des étagères. Il avait préparé une explication, un ordre du Lumineux pour « purifier les outils sacrés ». Ils obéirent, parce que le nom d’Aldren portait encore assez d’autorité pour que personne ne le questionne, même si Aldren lui-même ne savait plus pourquoi.
KS-27 sortit par la porte arrière avec un sac d’instruments de nanomédecine enveloppés dans de la toile. Dans la ruelle, il entendit derrière lui une voix de femme, aiguë, presque brisée :
« Mais comment on soigne, maintenant ? Sans les outils du Lumineux, comment on soigne ? »
Il ne se retourna pas. Pas parce qu’il n’en avait pas envie, mais parce qu’il ne pouvait pas. Parce que s’il se retournait, s’il voyait le visage de cette femme, s’il voyait le garçon au bras noirci repartir sans traitement, quelque chose en lui risquait de se rompre avec un bruit qu’aucun protocole ne pourrait couvrir.
Le lendemain, les fontaines.
Il les sabota de nuit, une par une, en inversant les systèmes de filtration cachés sous les dalles, en bouchant les conduits de charbon actif, en laissant l’eau revenir à son état naturel : brune, terreuse, chargée des particules que les gens de Solvenne avaient bu pendant des siècles avant l’arrivée d’Aldren et qui ne les tuaient qu’à petit feu, sur vingt ans, trente ans, comme un poison si lent qu’il ressemblait à la vie elle-même.
La troisième semaine, un homme l’aborda.
KS-27 était assis sur un banc de pierre, dans le quartier des tisserands, en train de manger un morceau de pain. Il avait maigri. Ses joues s’étaient creusées. Le sommeil le fuyait comme un animal craintif, et quand il venait, c’était un sommeil peuplé de visages sans nom : le garçon au bras noir, la femme à la voix brisée, les guérisseurs en blanc qui rangeaient leurs étagères vides.
L’homme était vieux, voûté, le crâne dégarni. Il portait le tablier d’un potier, les mains tachées d’argile jusqu’aux coudes. Il s’assit à côté de KS-27 sans y être invité, avec la familiarité des gens qui ne connaissent pas les frontières sociales des étrangers.
« Vous êtes le marchand du sud, dit-il. Celui qui achète des choses. »
KS-27 acquiesça prudemment.
« Ma petite-fille avait un caillou de lumière. Elle l’a échangé contre une de vos pièces. Elle était contente, au début. L’argent, vous comprenez. » Il sortit de sa poche un objet et le posa sur le banc entre eux. Un éclat de cuivre sur la pierre grise. La pièce que KS-27 avait donnée. « Mais la nuit, maintenant, elle pleure. Elle dit que la lumière la protégeait des mauvais rêves. Et je n’ai rien pour la remplacer. »
Il regarda KS-27. Pas avec colère. Avec quelque chose de pire : avec l’incompréhension tranquille d’un homme qui ne sait pas pourquoi le monde change, qui ne sait pas qui décide, qui ne sait pas contre quoi se battre.
« Vous achetez la lumière, dit le potier. Mais qu’est-ce que vous donnez à la place ? »
KS-27 ne répondit pas. Il n’avait rien à répondre.
Le potier se leva, reprit sa pièce, et s’en alla. Ses sandales claquaient sur les pavés, ces pavés trop réguliers, trop bien taillés, ces pavés qui ne seraient jamais aussi précis si Aldren n’avait pas enseigné aux carriers comment tailler droit. Et KS-27 resta assis là, le pain immangeable dans sa main, la gorge nouée, le silence de l’après-midi tombant sur lui comme une sentence.
Les semaines qui suivirent furent les plus longues de sa vie.
Il travaillait la nuit. Dormait, quand il pouvait, quelques heures avant l’aube. Mangeait seul, dans des chambres d’auberge qu’il payait en avance et quittait avant que les autres voyageurs ne se réveillent. Il ne parlait à personne, sauf quand la mission l’exigeait. La solitude, qu’il avait appris à supporter au Noyau, prenait ici une texture différente. Ce n’était pas l’isolement fonctionnel de l’entraînement. C’était l’isolement de l’homme qui détruit ce que d’autres ont aimé, et qui ne peut pas dire pourquoi.
Un soir, dans une taverne du quartier bas, il entendit des joueurs de luth chanter une ballade sur Aldren le Lumineux. La mélodie était simple, belle, et les paroles racontaient la fin de la peste, la venue de la lumière, les fontaines qui donnaient de l’eau claire. Un couplet parlait d’un enfant guéri par le toucher des élus. Un autre parlait d’une route qui menait toujours à bon port. Les clients chantaient en chœur le refrain, les yeux brillants, les voix pleines d’une gratitude si sincère qu’elle en devenait insoutenable.
KS-27 posa sa bière et sortit.
Dans la ruelle, adossé au mur, il leva les yeux vers le ciel de Solvenne. La lumière du phare, au sommet de la tour centrale, avait été éteinte la veille. Il ne restait que les étoiles. Les mêmes étoiles que partout ailleurs dans le Concile, les mêmes points de lumière froide et lointaine qui ne savaient rien des dagues mnésiques, des fontaines sabotées, des hôpitaux vidés, des enfants qui pleurent dans le noir.
Qu’est-ce que tu as vu ?
La question de MG-11 lui revint, et pour la première fois, il comprit qu’elle n’avait jamais été un test de mentor. Elle avait été une prière. Regarde, gamin. Regarde vraiment. Avant qu’il ne soit trop tard.
Mais il était trop tard.
Au bout de trois mois, le travail était fait. Les nanophages médicaux, heureusement épuisés depuis longtemps, n’avaient nécessité aucune intervention. Le BAS de Vask avait été récupéré et rangé dans le sac de KS-27. Chaque trace de technologie avancée avait été détruite, sabotée ou confisquée.
Mais le monde restait.
Les routes étaient toujours là, construites selon des principes que les bâtisseurs locaux avaient appris et qu’ils continueraient d’appliquer, parce qu’un savoir transmis ne s’efface pas avec une dague mnésique. Les systèmes d’irrigation fonctionnaient toujours, parce que l’eau obéit à la gravité, pas à la doctrine. Les arcs en ogive se dressaient toujours au-dessus des portes, les moulins tournaient toujours avec leurs engrenages trop précis, et dans les villages les plus reculés, des puits filtraient encore une eau trop propre à travers des couches de charbon et de sable que KS-27 n’avait pas eu le temps, ni la force, de tous démonter.
Et les récits. Les chants. Les prières.
Vingt-deux ans de lumière divine. Vingt-deux ans de guérisons miraculeuses. Vingt-deux ans de mythes tissés autour de la figure d’Aldren le Lumineux et de Vask le Sombre. Des générations entières d’enfants avaient grandi en croyant aux miracles. Des prêtres, un clergé nouveau fondé sur le culte du cercle au trait vertical, avaient codifié les miracles en dogmes, les dogmes en rituels, les rituels en traditions. Le tissu culturel de Solvenne était imprégné, jusqu’à la trame, d’une influence exogène qui ne pouvait plus en être extraite sans déchirer l’étoffe elle-même.
Un soir, le dernier, KS-27 s’assit sur les marches de l’estrade où Aldren avait trôné. La grande salle du palais, vidée de ses panneaux lumineux, n’était plus éclairée que par des torches et des chandelles dont la lumière vacillante projetait des ombres dansantes sur les murs de pierre. Il contempla son œuvre.
La technologie avait été effacée. Les sources, neutralisées. Le matériel, détruit ou confisqué.
Il avait deux options.
La première : déclencher une disjonction. Déployer le BAS à pleine puissance sur Torven et ses environs. Brouiller les mémoires de dizaines de milliers de personnes. Effacer les récits, les mythes, les chants, les prières. Arracher aux enfants le souvenir des cailloux de lumière. Arracher aux mères le souvenir des enfants guéris. Arracher à tout un peuple le souvenir de ce qu’il avait cru être un âge d’or.
Et ce qui resterait, après le brouillard, serait un monde hébété, fragmenté, incapable de comprendre ses propres routes, ses propres moulins, ses propres ponts. Un monde qui se réveillerait un matin avec des infrastructures qu’il ne se souviendrait pas d’avoir construites, des temples dont il ne connaîtrait plus le sens, un trou béant dans sa mémoire collective que rien ne pourrait combler.
Les cités blanches. L’histoire se répéterait.
La deuxième option : mentir.
Écrire dans son rapport que la contamination avait été contenue. Que les sources avaient été neutralisées (vrai). Que les traces technologiques avaient été éliminées (vrai, en grande partie). Que l’empreinte culturelle, bien que significative, était en voie de résorption naturelle (faux). Que Solvenne pouvait être reclassée en surveillance passive et que la prochaine vérification, dans cinquante ans, confirmerait le retour à la normale (faux, absolument faux).
Un mensonge. Le premier d’une vie entière au service du Bureau.
KS-27 resta longtemps assis dans la lumière des torches, dans le silence du palais vidé de ses miracles.
Puis il se leva, et il choisit.
IX. Le nom qui reste
La navette quitta l’atmosphère de Solvenne à l’aube du quatrième jour.
KS-27 regarda la planète rapetisser à travers la vitre polarisée. D’abord les montagnes, puis les rivières, puis les plaines, tout se fondant en un disque bleu-vert cerclé de nuages, puis en un point de lumière parmi d’autres, puis en rien.
Il ne regarda pas en arrière. Il n’y avait pas d’arrière, dans le Bureau. Il n’y avait que l’avant, le prochain rapport, la prochaine mission, le prochain effacement.
Il s’assit devant le terminal et rédigea.
Rapport de mission. Agent KS-27. Sphère : Solvenne. Classification : Tier 3, ISO médiéval. Objet : vérification de routine, cycle cinquantenaire.
Résultats : Deux individus non identifiés d’origine exogène probable, opérant depuis environ vingt-deux cycles standards, ont été détectés en position d’influence locale. Les individus ont été neutralisés (effacement mnésique ciblé, profondeur 7). Le matériel technologique anachronique a été détruit ou confisqué. L’inventaire est joint en annexe.
Agent MG-11 : perdu en opération. Circonstances : confrontation avec l’un des individus exogènes. Décès confirmé. Corps dissimulé conformément au protocole d’empreinte minimale. Code MG-11 disponible pour réassignation.
Évaluation de l’empreinte résiduelle : modérée. La contamination culturelle est présente mais diffuse, intégrée aux structures narratives locales sous forme de mythes et de traditions religieuses en cours de cristallisation. L’empreinte ne présente pas de risque de saut technologique à court terme. Les connaissances transmises (ingénierie de base, hygiène, agronomie) sont compatibles avec une évolution endogène accélérée mais plausible.
Recommandation : reclassification de Solvenne en surveillance passive. Prochaine vérification dans cinquante cycles standards.
Il relut le rapport. Chaque phrase était vraie. Chaque phrase était un mensonge. La vérité, il la portait dans un endroit que le Bureau ne pouvait pas atteindre : derrière ses yeux, dans le pli de sa conscience, là où les protocoles n’avaient pas de prise.
L’empreinte ne présente pas de risque. Mensonge. L’empreinte était irréversible. Solvenne ne reviendrait jamais à sa trajectoire naturelle. Dans cinquante ans, quand le prochain agent descendrait, il trouverait une civilisation bâtie sur des fondations exogènes, un peuple dont les mythes fondateurs étaient des souvenirs de technologie, une religion née d’un générateur et d’un nanophage. Et il ne comprendrait pas. Et le rapport de KS-27, propre, mesuré, mensonger, serait dans les archives, et personne ne saurait.
Perdu en opération. Mensonge. MG-11 n’avait pas été perdu. Il avait été tué. Par la main de KS-27. Pour avoir voulu autre chose que ce que la doctrine autorisait.
Code MG-11 disponible pour réassignation.
KS-27 fixa cette ligne. Un code. Deux lettres et deux chiffres. C’est tout ce qui restait, officiellement, d’un homme qui avait vécu cinquante ans, servi trente-deux années, effacé des centaines de traces, et fini par mourir dans un grenier de pierre sur une sphère que la doctrine considérait comme négligeable.
Un code disponible pour réassignation.
KS-27 valida le rapport. Le signal de transmission s’activa, les données furent compressées, chiffrées, projetées vers le relais de secteur à une vitesse que la lumière elle-même n’aurait pas rattrapée. Quelque part, dans un Noyau Silencieux dont KS-27 ne connaissait pas la localisation, un archiviste recevrait le rapport, le classerait, l’intégrerait au registre. Solvenne serait un point parmi d’autres sur une carte que personne ne regardait jamais.
Et le mensonge vivrait.
KS-27 se leva du terminal. La cabine de transit était exactement telle qu’il l’avait laissée : deux couchettes, deux caissons, un panneau de contrôle. La même lumière calibrée, le même air recyclé, le même silence fonctionnel. Mais la couchette d’en face était vide. Plus de voix rauque. Plus de regards de puits. Plus de leçons qui ressemblaient à des ordres et d’ordres qui ressemblaient, maintenant qu’il y repensait, à des suppliques déguisées.
Il ouvrit le sac de MG-11, qu’il avait rapporté. Il cherchait le module de recharge, ou les rations restantes, quelque chose de pratique, de fonctionnel. Ce qu’il trouva, coincé entre les vêtements de rechange et un paquet de biscuits de terrain, le figea.
Un objet physique. Des feuilles reliées, couvertes de signes tracés à la main. Un carnet.
KS-27 n’en avait jamais vu en dehors des archives du Noyau. La chose paraissait incongrue dans ce sac de voyage standard, comme un fossile posé sur une table d’opération. Comment MG-11 avait-il pu garder un tel objet pendant des années, à travers les inspections, les rotations, les audits du Bureau ? Où l’avait-il caché ? Dans une doublure de botte, dans un repli de tunique, dans l’un de ces interstices que même le Bureau ne pouvait pas surveiller ?
Il l’ouvrit.
Des pages couvertes d’une écriture serrée, penchée vers la droite, nerveuse. Des notes de mission, codées, indéchiffrables pour quiconque ne possédait pas la clé doctrinale. Des dessins, aussi : des paysages, des visages, des fragments de mondes visités et effacés. KS-27 tourna les pages lentement, et chaque page était une fenêtre ouverte sur l’homme que MG-11 avait été derrière le masque de granit. Des croquis de ciels étrangers, tracés avec une tendresse que l’agent n’avait jamais montrée de son vivant. Des listes de noms, peut-être des noms de gens effacés, peut-être des noms de gens sauvés, inscrits dans une colonne serrée comme une prière ou comme un registre de dettes. Des phrases isolées, parfois barrées, parfois soulignées, qui disaient la lassitude, le doute, la colère rentrée, tout ce que la voix rauque n’avait jamais laissé filtrer.
Et, sur la dernière page écrite, une phrase isolée, tracée d’une main plus lente, plus appliquée, comme si chaque lettre avait été pesée :
On nous demande d’oublier pour que d’autres puissent vivre. Mais qui vit, dans l’oubli ?
KS-27 referma le carnet.
Le protocole exigeait qu’il le détruise. Les effets personnels d’un agent tombé en mission devaient être incinérés, dissous ou recyclés. Aucune trace ne devait survivre. C’était le principe fondamental, la première leçon, le socle indépassable.
Aucune trace ne doit survivre.
KS-27 retira sa botte droite.
C’était un geste banal, un geste quotidien, un geste que personne ne remarquerait jamais. Il prit un fragment de métal, un éclat du générateur de Torven qu’il avait glissé dans sa poche sans savoir pourquoi, peut-être par instinct, peut-être par prescience, et il grava dans le cuir intérieur de la botte, là où le pied reposait, là où aucun scanner ne chercherait, là où aucune inspection ne trouverait, deux mots :
Maël Garenne.
Les lettres étaient minuscules, maladroites, griffées dans le cuir sombre avec la pointe aiguë du métal. Elles ne ressemblaient à rien. Elles ne signifiaient rien pour quiconque les aurait trouvées. Un prénom. Un nom. L’identité d’un fantôme, gravée dans la semelle d’un autre fantôme.
KS-27 remit sa botte. Sentit les lettres sous la plante de son pied, imperceptibles, présentes.
Je m’appelle Maël Garenne, avait dit l’homme en mourant. C’est le nom que je te donne.
Et KS-27, dans le silence du vaisseau, dans le vide entre les étoiles, dans l’espace infinitésimal entre la doctrine et la désobéissance, accepta le don.
Il rangea le carnet dans le sac. Il ne le détruirait pas. Pas aujourd’hui. Pas demain. Il trouverait un endroit, quelque part dans les interstices du Bureau, dans les failles de l’effacement, un recoin où les traces interdites pouvaient survivre.
Car le Bureau, malgré toute sa puissance, ne pouvait pas tout effacer. La mémoire est un organisme vivant, résistant, obstiné. Elle se cache dans les plis du cuir, dans les marges des carnets, dans les rêves des agents qui refusent de dormir. Elle survit aux dagues, aux brouilleurs, aux protocoles. Elle est l’empreinte que l’on ne peut pas mesurer, la contamination que l’on ne peut pas contenir, la trace qui refuse de disparaître.
KS-27 ferma les yeux.
Derrière ses paupières, un nom montait. Le sien. Celui que la Rupture avait pris et que la mort de Maël Garenne avait, par un mécanisme que la doctrine ne prévoyait pas et ne pourrait jamais prédire, libéré.
Il le sentait sur sa langue, dans sa gorge, dans la vibration de ses cordes vocales. Deux syllabes. Un prénom ancien, d’un monde qu’il ne reverrait jamais.
Il ne le dit pas.
Pas encore.
Il le garda. Comme on garde un secret. Comme on garde une blessure. Comme on garde un feu allumé dans une maison que personne ne visite, dans l’attente d’un voyageur qui ne viendra peut-être pas.
La navette glissait vers le relais, portant dans son ventre un agent, un rapport, un mensonge, un carnet, un nom gravé dans le cuir d’une botte, et le souvenir intact, indéfectible, irréductible, d’un homme qui avait choisi de mourir sous son vrai nom.
On nous demande d’oublier pour que d’autres puissent vivre.
Mais certaines choses, on ne les oublie pas.
On les porte.
Fin
Note de l’archiviste : Le rapport de mission de l’agent KS-27 concernant la sphère Solvenne a été classé conforme et archivé en strate standard. La prochaine vérification est programmée dans cinquante cycles. Le code MG-11 a été réassigné trois cycles après réception du rapport. Aucune anomalie n’a été relevée.
Le carnet de l’ancien MG-11 n’a pas été retrouvé dans les effets restitués.
Dossier clos.